Le marque-page

L'Hôtel-Dieu pour frontispice,

Page de garde vierge,

Pas un signe de croix, pas un cierge.

Qui pour consulter les auspices ?

Sans père, sans dédicace,

Une femme, pas une mère, pour préface.

 

Premières pages, celles des cahiers,

Heurs et bonheurs conjugués à l'imparfait.

Les sanglots longs des enfants qui ânonnent

bercent ma mémoire d'une langueur monotone.

Coup de crayon et boule de gomme,

Se dessine la vie d'un petit bonhomme.

 

Page soixante, des tribunes la ferveur se hisse.

Lignes imaginaires, poteaux factices.

Sur un coin de bitume, terrain improvisé,

Court une dizaine d'enfants follets.

Quel beau geste ! Le ballon apprivoisé

Passe la ligne, tremblent les filets !

 

Page cent vingt, premier baiser,

Bouche ouverte, cœur biaisé.

Un rien romantique,

Concentrons-nous sur la technique !

Un baiser bredouillé,

Cœur sec et lèvres mouillés.

 

Page deux cent, sonne l'olifant

Dans la tête comme dans la ville !

Le corps et la vie fertiles,

Voilà venu le premier enfant !

Le plus beau des rôles :

Une main sur son épaule.

 

Des malheurs, pas un mot d'airain.

Des souvenirs, goûter aux mêmes refrains.

La langue, les mots, plaisirs de bouche,

Sur la table, feuille blanche et sel.

La langue, les corps, douceurs de couche,

Sur le lit, drap blanc et miel.

 

Le livre est court et la faucheuse maligne.

De la vie que reste-t-il en bout de ligne ?

Un peu de chaleur du soleil du matin,

Un peu de sublime au cœur des chansons,

Un peu d'ivresse dans les draps de satin.

Nulle envie de quitter la table. A boire échanson !

 

Pas besoin d'être un grand biographe,

Pour rédiger une épitaphe.

Quelques mots, quelques chapitres,

A peine le temps de faire le pitre,

La vie nous assomme de notre âge,

Il faut rendre les âmes et son marque-page.

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