Le démocratologue visionnaire

Vous ne trouverez pas mauvais, l'inventaire qui suit.

Pardonnez par avance le ton moraliste de ce monologue

Et convoquons au chevet de notre démocratie

Le plus visionnaire de nos démocratologues !

 

Par qui avons-nous été alarmés du poids de l'opinion publique,

Toujours prompte à céder aux démagogues contre le bien public ?

Tocqueville !

 

Qui nous a alertés des dérives du principe majoritaire,

Le poids de la masse, les cris de la foule ne sont-ils pas pour la liberté délétères ?

Justement, Tocqueville !

 

De qui sommes-nous les obligés, dénonçant ce penchant affligeant

De réduire toute quête ou toute ambition à l’adoration de  l'argent ?

Tocqueville, Tocqueville vous dis-je !

 

Pensez-vous qu'il fallait être cassandre à l'esprit malveillant

Pour annoncer les dangers d'un Etat tutélaire, doux et prévoyant ?

Ignorant !

 

Est-on leurré par les lunettes du pessimiste et par leur prisme

Si l’on s'inquiète des effets ambivalents de l'individualisme ?

Ignorant !

 

Est-ce perdre toute raison et céder à ses émotions

De fonder le salut de la démocratie sur les vertus de l'association ?

Ignorant !

 

IgnorantusignorantaIgnorantum.

Il vous faut voir que sans participation il n'y a point de démocratie.

Il vous faut saisir qu'il ne tient qu'à vous de faire mentir ces prophéties.

Pour les pathologies de la démocratie, nul besoin d'un nouveau diagnostic

Au détour d'un voyage regardez ce qu'est et ce que devient l'Amérique !

Le Malade imaginaire
Acte III

Scène 10 - TOINETTE, en médecin, ARGAN, BERALDE

(...)

TOINETTE
Donnez-moi votre pouls. Allons donc, que l'on batte comme il faut. Ah! je vous ferai bien aller comme vous devez. Ouais! ce pouls-là fait l'impertinent; je vois bien que vous ne me connaissez pas encore. Qui est votre médecin?

ARGAN
Monsieur Purgon.

TOINETTE
Cet homme-là n'est point écrit sur mes tablettes entre les grands médecins. De quoi dit-il que vous êtes malade?

ARGAN
Il dit que c'est du foie, et d'autres disent que c'est de la rate.

TOINETTE
Ce sont tous des ignorants. C'est du poumon que vous êtes malade.

ARGAN
Du poumon?

TOINETTE
Oui. Que sentez-vous?

ARGAN
Je sens de temps en temps des douleurs de tête.

TOINETTE
Justement, le poumon.

ARGAN
Il me semble parfois que j'ai un voile devant les yeux.

TOINETTE
Le poumon.

ARGAN
J'ai quelquefois des maux de coeur.

TOINETTE
Le poumon.

ARGAN
Je sens parfois des lassitudes par tous les membres.

TOINETTE
Le poumon.

ARGAN
Et quelquefois il me prend des douleurs dans le ventre, comme si c'étaient des coliques.

TOINETTE
Le poumon. Vous avez appétit à ce que vous mangez?

ARGAN
Oui, monsieur.

TOINETTE
Le poumon. Vous aimez à boire un peu de vin.

ARGAN
Oui, monsieur.

TOINETTE
Le poumon. Il vous prend un petit sommeil après le repas, et vous êtes bien aise de dormir?

ARGAN
Oui, monsieur.

TOINETTE
Le poumon, le poumon, vous dis-je. Que vous ordonne votre médecin pour votre nourriture?

ARGAN
Il m'ordonne du potage.

TOINETTE
Ignorant!

ARGAN
De la volaille.

TOINETTE
Ignorant!

ARGAN
Du veau.

TOINETTE
Ignorant!

ARGAN
Des bouillons.

TOINETTE
Ignorant!

ARGAN
Des oeufs frais.

TOINETTE
Ignorant!

ARGAN
Et, le soir, de petits pruneaux pour lâcher le ventre.

TOINETTE
Ignorant!

ARGAN
Et surtout de boire mon vin fort trempé.

TOINETTE
IgnorantusignorantaIgnorantum. Il faut boire votre vin pur, et, pour épaissir votre sang, qui est trop subtil, il faut manger de bon gros boeuf, de bon gros porc, de bon fromage de Hollande; du gruau et du riz, et des marrons et des oublies, pour coller et conglutiner. Votre médecin est une bête. Je veux vous en envoyer un de ma main; et je viendrai vous voir de temps en temps, tandis que je serai en cette ville. 

Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique (citations)

Lorsque le goût des jouissances matérielles se développe, il vient un moment où les hommes sont [...] préoccupés du seul soin de faire fortune [...]. L’exercice de leurs devoirs politiques leur paraît un contretemps fâcheux qui les distrait de leur industrie. 

Dans les sociétés démocratiques [...], il n’y a pas de profession où l’on ne travaille pas pour de l’argent. Le salaire, qui est commun à toutes, donne à toutes un air de famille.

Les citoyens qui travaillent ne voulant pas songer à la chose publique [...], la place du gouvernement est comme vide.[...] Le despotisme des factions n’y est pas moins à redouter que celui d’un homme.

Nos contemporains imaginent un pouvoir unique, tutélaire, tout-puissant, mais élu par les citoyens. [...] Dans ce système, les citoyens sortent un moment de la dépendance pour indiquer leur maître, et y rentrent.

Toutes les fois que les conditions sont égales, l’opinion générale pèse d’un poids immense sur l’esprit de chaque individu; elle l’enveloppe, le dirige et l’opprime [...].

De notre temps, la liberté d’association est devenue une garantie nécessaire contre la tyrannie de la majorité.